En 1952, le monde de l'écriture découvre un
nouvel instrument : le stylo bille. L'écriture appliquée
y laisse ses plumes et la révolution du jetable doit
beaucoup à cet instrument qui n'a pas fini de se
pointer.
A L'ÂGE de l'ordinateur, du cinéma
et de la télévision, alors que la culture se « visualise
» chaque jour davantage, le livre, donc l'écriture,
conserve une aura, voire une puissance inégalées.
L'écriture a été inventée dit-on, par les Sumériens. «
L'épopée de Gilgamesh » fait figure de première oeuvre
littéraire.
Mais est-ce bien certain ? De récentes découvertes
archéologiques ont permis de constater que des dynasties
égyptiennes, antérieures aux Sumériens disposaient d'une
forme d'écriture. Le débat est byzantin, car peu importe
qui inventa l'écriture, mais ce qui compte, c'est que
l'écriture fit naître avec elle la liberté. Un savoir
qui, au début, n'étant réservé qu'à de rares initiés,
tendit à devenir celui, si ce n'est de tous, au moins du
plus grand nombre. Le XXème siècle est celui qui a vu se
développer le plus largement les moyens d'expression
écrite, le stylo à bille étant l'un des vecteurs les
plus certains de cette « démocratisation».
UNE MENTALITE NOUVELLE
Mais le stylo à bille n'a pas été que cela. Dans une
société où les « gaspillages »avaient mauvaise image, où
l'on reprisait ses chaussettes de multiples fois avant
de s'en séparer, où de nombreux métiers avaient pour but
« la réparation », il a été à l'origine de la notion de
« jetable », provoquant un changement profond dans les
mentalités et se situant ainsi à l'origine de l'économie
moderne. Si l'on excepte le clou servant à graver la
cire humide d'une tablette, l'un des outils d'écriture
les plus anciens fut le calame, aujourd'hui encore
utilisé par les Arabes, car il permet d'obtenir des
traits de différentes épaisseurs, et, partant, une
écriture souple et esthétique. Il s'agit d'un morceau de
roseau ou de bois taillé et fendu, par où s'écoule
l'encre. Les copistes du Moyen Age préfèrent la plume
d'oie. Celle-ci est plus souple, moins bruyante,
résistante. Mais elle demande à être souvent taillée
avec soin, avec art, car c'est de cette taille que
dépend le résultat sur le parchemin. Plus tard,
Alexandre Dumas ne jurera que par la plume d'oie dont le
léger crissement « l'inspire». Mais on n'arrête pas le
progrès. Ainsi, la plume métallique supplante la plume
d'oie à la fin du XIXème siècle, l'encre et le papier
ayant, eux aussi, évolué. Ces plumes métalliques sont
fabriquées en France, à Boulogne-sur-Mer, par Baignol et
Farjon, bien que l'on ait fabriqué des plumes
métalliques à Birmingham dès 1835. Produite en série,
elle devenait un des premiers produits jetables de
l'histoire. La plume d'acier ne plaisait pas à tout le
monde : Victor Hugo jura de ne jamais se servir de cet
outil. Affublée d'un porte-plume plus ou moins
ergonomique, la plume métallique pouvait désormais
s'appeler « Sergent - Major » et entrer dans l'intimité
de tous les jeunes écoliers français, obligés de tracer
des « pleins »et des « déliés». De son côté, le bon
vieux crayon se transformait en « portemine». Sous
l'impulsion notamment de l'Américain Watermann, le stylo
à encre attaquait et résolvait (en partie) le problème
du réservoir, permettant d'écrire longtemps sans se
réapprovisionner en encre et finissait, du moins pour
certains exemplaires, par devenir un produit de
luxe.
LA REVOLUTION
On était mûr pour la « révolution».. Au début des
années 60, Bic distribua aux écoliers des buvards
publicitaires, réalisés par les dessinateurs Savignac et
Effel ventant sa « pointe bille », simple et rapide pour
une écriture en souplesse et à longue distance (des
kilomètres). Quelques enseignants livrèrent des combats
d'arrière-garde en interdisant l'usage de cette pointe :
en effet, elle supprimait les pleins et les déliés qui
faisaient le charme de la plume Sergent-Major. En vain.
Dès 1965, le ministère de l'Education nationale
autorisait l'apparition du stylo à bille au sein de
l'arsenal scolaire du potache, où il fut fréquemment
promu au rang de sarbacane. Dorénavant, le stylo à plume
se maintiendra, souvent comme objet de luxe, alors que
le stylo à bille se lancera à la conquête du monde. En
fait, l'idée du stylo à bille remonte à 1865. De
perfectionnement en perfectionnement, le premier vrai
stylo à bille vit le jour en Argentine, grâce à un
Hongrois du nom de José Ladislav Biro. Le premier modèle
fut vendu à New York par Reynold's en octobre 1945. Il
s'agissait en fait d'une copie du Biro. Mais en 1952,
apparut sur le marché le « Cristal »de Bic.
LA FORME D'UN CRAYON
Celui-ci était le fruit d'une conception géniale : de
la forme d'un crayon, transparent afin que l'on puisse
consulter le niveau d'encre. Coiffé d'un capuchon
indiquant la couleur de cette encre, il était en outre
d'un prix très bas (suite à sa fabrication en masse),
pouvant être facilement remplacé en cas de perte ou
d'usure. La société de consommation était née. On se
souvient de la campagne publicitaire accompagnant le
lancement de la pointe Bic et de l'affiche de Savignac «
Elle court, elle court, la pointe Bic». Le succès est
total. Bientôt la pointe Bic devient « citoyenne du
monde». On la trouve partout sur la planète. Au point
que les Américains sûr, s'imaginent qu'elle est une
production nationale. Entre-temps, la marque « Reynolds
»devient française et est produite à Valence, dans la
Drôme.
PLACE AUX FEUTRES
On ne s'arrête pas là : dès 1963, la firme japonaise
« Pentel » crée le premier feutre, successeur logique de
la bille. Puis, en 1973, ce fut le feutre à bille,
combinant les deux systèmes. Par ailleurs, l'encre
connaît également de grandes améliorations. Toutefois,
devant les assauts des productions asiatiques, le stylo
à bille tient bon, et, aujourd'hui encore, écrit dans
toutes les langues du monde ainsi que dans tous les
alphabets connus. Il est un facteur d'alphabétisation
incontournable. Le potache aussi bien que le ministre
utilisent le stylo à bille. Et si à l'avenir, l'écriture
sera davantage mécanisée ou informatisée, on ne
supprimera jamais entièrement sa technique manuelle.
Celui qui écrira une histoire de l'écriture, le fera sur
un ordinateur. Mais il prendra ses notes à la main. Il y
a fort à parier que ce sera à l'aide d'un stylo à
bille... Et nous ne serons plus au XXème siècle.